Modèle de la mère parfaite

Le mythe de la mère parfaite

Une mère qui répond au téléphone et règle une affaire importante au bureau tout en caressant son ventre de femme enceinte et en consolant son plus vieux qui est dans une interminable crise de nerf, en plus de préparer le repas pour sa petite famille, c’est une superwoman. Mais est ce que ça existe vraiment ? Est-il normal d’aspirer à en devenir une ?

 

Quelle est l’origine de ce mythe ?

La grossesse a longtemps été perçue comme une obligation transmise par des valeurs religieuses. La naissance était alors la volonté de Dieu et ne dépendait pas entièrement de la volonté et du pouvoir de la mère.  La société a évolué et ses valeurs ont changé, mais la femme, au Québec, reste décrite selon son rapport à l’enfant.

 


 

 

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La fin de la deuxième guerre mondiale a amené une redéfinition du rôle de la femme grâce à leur arrivée sur le marché du travail. La notion de la bonne mère prend alors une grande place et la société tente de définir du mieux possible ce qu’est une bonne mère. L’héritage de Freud, qui a toujours défini la mère comme étant tout d’abord une mauvaise mère, tend à laisser place à un nouveau modèle où on explique comment être une bonne maman, comment se sacrifier pour les enfants et se dévouer sans cesse à ces derniers. La perfection serait donc maintenant devenue une norme pour les femmes qui doivent  s’occuper de toutes les tâches ménagères, de l’éducation ainsi que de leur emploi. Le problème reste qu’avec l’individualisme, la femme veut également du temps pour elle et sa vie personnelle.  En effet, elle veut du temps personnel pour elle-même tout en étant une mère parfaite, qui peut prendre soin de ses enfants, avoir un travail à temps plein et s’occuper de ses autres relations, ce qui engendre de la pression inutilement. Le manque de temps est directement relié avec le stress de devenir une bonne mère.

 


 

À partir du 20e siècle, les recherches scientifiques sur le fonctionnement de l’enfant amènent les mères à se questionner de plus en plus sur la manière d’ éduquer leurs enfants et sur la façon d’être la meilleure mère possible. Or, ce phénomène vient ajouter une immense responsabilité et une pression sociale chez les femmes par rapport à celles des siècles précédents. Les mères internalisent rapidement ce stress imposé par la société concernant toutes sortes de sujets sur la grossesse et la maternité, tels que l’allaitement, l’éducation, la manière d’élever son enfant, etc. On prône aujourd’hui l’équilibre de la femme entre la mère, la femme de carrière et ses relations sociales. Il s’agit directement du modèle de la femme parfaite, la ‘’superwoman’’.

 


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Références

Houle G, Hurtubise R. Parler de faire des enfants, une question vitale. Recherches sociographiques, 1991, vol.32, no 3 : p. 385-414

Lanctôt, Micheline. Le mythe de la bonne mère [Documentaire], Les productions Crystal [visionnée le 5 octobre 2011] Disponible: http://www.youtube.com/watch?v=K0Ixfl5XvxQ

 

Qu’est-ce qui influence les mamans à adopter ce modèle ?

mere-1.pngDepuis la fin du 20e siècle, le syndrome de la mère parfaite est omniprésent dans notre culture et tend à prendre de plus en plus de place dans nos vies. On s’attend à ce que la femme s’ épanouisse dans la maternité tout en faisant ce qu’il faut durant la grossesse pour mettre au monde un enfant sans problème de santé, accoucher naturellement, allaiter durant au moins un an, prendre soin d’elle-même, être une épouse exemplaire, une bonne amie, performer au travail, etc. Aussi, notre société transmet plusieurs valeurs de réalisation personnelle et de performance qui, inévitablement, entraînent le désir de devenir des mères parfaites. Les médias ont particulièrement contribué au mythe de la mère parfaite. C’est ce qui est relaté par les deux auteurs Douglas et Michaels dans leur livre The Mommy Myth : the Idealization of Motherhood and how it Has Undermined Women. Les reportages et entrevues avec des vedettes américaines qui affirment avoir ressenti l’extase le jour où elles ont mis au monde leur enfant, dans les revues féminines entre autres, ont contribué à concevoir une image totalement enjolivée de la grossesse. Évidemment, les mamans trouvent ce discours tout à fait saugrenu. Toutefois, elles se laissent emporter par la vague de la mère modèle. En effet, c’est ce que concluent les auteurs du livre The Mommy Myth. Quand le discours qui est véhiculé prend une telle place dans la société et que cela devient presque normal, alors les femmes qui ne concordent pas avec le modèle proposé par la société se sentent jugées et contraintes par les autres qui les observent et les jugent, d’où l’origine du stress.

 

De plus, il est important de voir l’ampleur de la publicité et du marketing à travers ce phénomène du mythe de la mère parfaite. En effet, lorsque les mères se sentent coupables ou même craintives par rapport aux besoins de leurs enfants, il y a beaucoup d’argent à faire. Que ce soit pour trouver les meilleures places en garderie, de vêtir leurs enfants avec les plus beaux vêtements, d’offrir de la nourriture biologique faite maison aux enfants, l’industrie occupe une énorme place.


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Bref, la tendance de croire que l’atteinte de la perfection dans la maternité soit possible est quelque peu illusoire. Les enfants doivent pouvoir avoir un modèle de vie réaliste qui est formé de hauts et de bas. Il faut donc retenir que la bonne mère est une mère authentique, qui se donne le droit de souffrir et d’être heureuse en transmettant ses émotions à ses enfants. La mère est souvent impatiente et il faut qu’elle se donne le droit de l’être. Le simple fait de prendre conscience de l’irréalisme de ce modèle et de ne pas aspirer à être une mère parfaite vous permettra de réduire votre stress de façon notable et ainsi vous aider à être moins stressée dans la vie de tous les jours.

 

 

Voici une nouvelle de Véronique Fortin qui amène une réflexion pertinente sur la pression et le stress de vouloir être à la hauteur.

 

D’UNE MÈRE À UNE AUTRE MÈRE

 

Juste un peu fatiguée. C’est ce que tu dis. Le bébé a six semaines et pleure beaucoup, mais ça va. Non, tu n’as pas besoin d’aide. Tu assures. Je te crois un temps. Puis, cette évidence. Tu mens pour y croire un peu toi aussi. Je force ta maison et prends l’enfant. Plus besoin de faire semblant. Va prendre une douche mon amie. Mets ta tête sous le jet brûlant. Cesse de dire que ça va. Ça ne va pas. Comment ça pourrait aller?

 

La grenouillère du bébé est trop petite. Tu ignores où sont rangées les autres. Tu n’as plus de couche. Tu es épuisée. Tu ne savais pas qu’on pouvait l’être autant. Tes vêtements flottent autour de toi. Tu n’as pas eu le temps de manger. Hier non plus. De toute façon, tu ne ressens plus la faim. Tu as du vomi sur l’épaule. La maison est jonchée de biberons à moitiés bus, de doudous froissées, de débarbouillettes humides. Tu as tiré les rideaux pour isoler ta détresse. Verrouillé la porte et débranché le téléphone. Tu es lasse de répondre que tout va bien. Tu crains que ta voix ne trahisse ta fatigue.

 

Il y a des larmes qui roulent sur tes joues quand je te souris. Ne t’excuse pas. Tu te sens faible. Incompétente. Vulnérable. D’autres larmes encore. Le bébé a soudainement arrêté de pleurer et c’est ce qui te déchire. Il s’est calmé dans mes bras. Je t’explique que c’est un animal sensible, une éponge. Je le redresse pour mieux voir ses yeux. Il est beau. Heureusement qu’il est beau, dis-tu.

 

Lou.

 

Il lui ressemble et je prends le temps qu’il faut pour te rappeler son arrivée. Lou qui est née trop tôt et trop petite. Lou qui pleurait sans reprendre son souffle. Moins fort, Lou. Moins fort. Maman ne sait plus. À ce moment, la maternité n’est pas ce qu’on en dit. Quelle fumisterie. Qu’en est-il de l’expérience enrichissante? De ce foutu état de grâce? De cet attachement presque immédiat? Non mais quelle arnaque! Profitez bien de votre bébé. C’est tellement un bel âge. Un bel âge, mon cul! Je ne dors plus. Je ne me lave plus. Il y a partout l’effluve rance du lait séché. L’odeur de l’urine et de la merde. La bête hurle si fort que j’ai mal quelque part dans ma poitrine. Et quand elle s’arrête enfin, exténuée, je l’entends encore. Je calcule les heures et les onces. Je note. Je perds l’envie de tout. Je m’éloigne de moi. Le monde qui continue d’avancer de l’autre côté de ma porte m’étonne. Comment vous y arrivez? Comment vous faites pour survivre à ça? Vous aimez vos enfants? Comment peut-on aimer ce qui nous tue?

 

Lou.

 

Je l’ai désirée pourtant. Je l’ai portée en suivant chaque consigne. J’ai pris mon acide folique. J’ai cessé de boire de l’alcool. J’ai mangé autant que j’ai pu et un peu de tout. J’ai marché. J’ai nagé. J’ai pratiqué le yoga. J’ai peint la chambre et cousu les rideaux. J’ai caressé mon ventre rond en imaginant son visage, trop heureuse de donner la vie et de m’inscrire dans l’histoire. J’ai respiré calmement entre les contractions. Puis, je l’ai lovée contre mon sein dont elle n’a pas voulu. J’ai tenté de lui donner le meilleur de moi. Je l’ai lavée, caressée, embrassée, langée, bercée. Je lui ai chanté Brel, Brassens et Ferré parce que ce sont les seuls mots que je connais. J’ai posé les yeux sur elle et je n’ai rien senti. Rien du tout. J’ai murmuré pour moi seule : « Je ne t’aime pas. J’ai la nausée tellement j’ai honte. Je me rends. J’abandonne. Je suis une mauvaise mère. Déjà. Je m’excuse. Je me suis trompée. Je n’y arriverai pas. Prenez Lou. Amenez-la. N’importe où. Peu importe. Personne ne peut être plus inapte que moi. »

 

Lou.

 

Elle avait neuf semaines quand on m’a internée, victime d’un post-partum foudroyant. J’ai passé mon trentième anniversaire à l’institut psychiatrique. Au concours de l’anniversaire le plus pathétique de tous les anniversaires pathétiques, je doute qu’on puisse faire mieux. Ce qui s’est passé ensuite reste vague. Pendant un temps, j’ai oublié mon nom. Plus rien n’avait de sens. Je regardais la photo de mon enfant sur la table de chevet et je ne savais plus pourquoi elle était là. Lou a habité chez mes parents. Elle y est restée presque deux mois. Je ne vous explique pas la culpabilité et le sentiment d’échec. J’avais certainement quelque chose à apprendre. Comme quoi on ne peut pas tout faire, tout bien et en toutes circonstances. Toute seule. À l’institut on m’a défaite pour mieux me refaire. Puis, graduellement et douloureusement, j’ai recouvré mon espace et mes responsabilités. Quand mes cernes ont pâli et que j’ai pu récupérer Lou, j’ai promis de TOUT lui offrir. Ici, je parle d’abnégation, non d’esclavage. Je parle d’investissement, non de servilité. Je parle de don de soi, non d’oubli de soi.

 

Alors mon amie, laisse-moi le bébé quelques heures. Je sais que c’est une bonne idée. Je sais aussi que tu sais que c’est la seule option. Souviens-toi comme j’étais épuisée. Je ne savais pas qu’on pouvait l’être autant. Mes vêtements flottaient autour de moi. J’avais tiré les rideaux pour isoler ma détresse. Verrouillé la porte et débranché le téléphone. J’étais lasse de répondre que tout allait bien. Je craignais que ma voix ne trahisse ma fatigue.

 

 

Véronique Fortin

 

Véronique Fortin, extrait de Journal (de plus en plus) irrévérencieux d’une mère (presque) normale, Les éditions de la Bagnole, 2011

© 2011, Les éditions de la Bagnole et Véronique Fortin

 

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